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De Dieter Roth à Jason Rhoades, un fromage d'écart

par Camille Paulhan

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En mai 1970, au moment où le printemps californien commence à faire ressentir ses premières chaleurs, le Suisse Dieter Roth organise à la galerie Eugenia Butler (Los Angeles) une exposition pour le moins remarquable : Staple Cheese: A Race ne présente en effet que des œuvres réalisées à partir de fromage. Un des emblèmes culinaires du pays d’origine de l’artiste est utilisé à des fins singulières : l’installation principale, Staple Cheese, A Race, est ainsi constituée de trente-sept valises remplies de cheddar, de limbourg, de camembert ou encore de brie, qui sont exposées d’abord fermées puis ouvertes les unes après les autres, dévoilant leur fumet dans le temps. Accompagnent cette œuvre monumentale de plus petites, qui poursuivent les recherches de Roth sur le fromage débutées quelques années auparavant : course de fromage sur support, accumulations de fromage dans des structures en bois ou en plexiglas, multiple à base de morceaux de fromage peints en rouge, etc. 
Refusant d’admettre que ses œuvres purent être perçues comme une façon toute odorante d’exprimer une pensée opposée au marché, Dieter Roth fut toutefois forcé de reconnaître que celles-ci avaient posé des problèmes à la galeriste, qui fut convoquée par le service sanitaire de la ville en raison de la prolifération des mouches, lesquelles incommodaient vivement ses voisins1. Plus de vingt-cinq ans après l’exposition de Roth, qui s’était révélée être un fiasco tant au niveau de sa visibilité que de son caractère marchand, l’artiste américain Jason Rhoades souhaita lui rendre un hommage réactualisé. En juin 1998, il réalisa un reenactment de l’installation principale de Staple Cheese: A Race, mais dans un contexte différent : prenant place dans le coffre de son Impala (International Museum Project About Leaving and Arriving), c’est-à-dire une Chevrolet Impala dans laquelle l’artiste présentait ses travaux ou ceux d’amis, cette nouvelle œuvre semblait bien éloignée de la première. Là où les fromages de Roth s’étaient révélés suintants et puissamment odoriférants, coulant par-delà leurs valises respectives, Rhoades avait choisi de présenter un sac à dos d’adolescent rempli de Babybel. Sylvie Fleury, qui participait à l’accrochage, avait installé dans la boîte à gants une installation aux flaveurs moins incommodantes que celles de Roth, puisqu’il s’agissait d’une œuvre à base de Chanel n° 22. Réalisée avec l’aval de Roth, l’œuvre de Rhoades semblait être le contrepoint cynique, froid et lissé, au geste radical de l’artiste suisse : vingt ans plus tard, le Babybel aseptisé remplace les fromages d’origine, et l’impeccable Chevrolet la galerie de l’infortunée Eugenia Butler. Dans ce reenactment a disparu la critique implicite du système marchand, et l’hommage se mêle à l’expression grotesque d’un citationnisme conscient de la fin des grands récits, qui récupère des formes avec une certaine cruauté non dénuée d’humour mais omet parfois leur dimension subversive.
Toutefois, le projet de Rhoades est peut-être moins superficiel qu’il n’y paraît : comme l’expliquait l’artiste, qui avait garé son Impala devant la Kunsthalle de Zurich, les musées européens étaient selon lui des institutions sclérosées, que les artistes contemporains ne pouvaient plus investir2. En dépit de ces déclarations pour le moins spécieuses – en 1998, la situation était autrement différente que celle des années 1970, y compris dans la «vieille» Europe – Rhoades renouvelait avec une incontestable fraîcheur certaines ambitions de la critique institutionnelle historique, contemporaine des expérimentations de Roth : d’autres modèles muséaux étaient à réinventer, venant battre en brèche le musée traditionnel. L’Impala, musée en mouvement, moderne et viril, apparaissait donc comme un nouveau concept fortement individualiste, refusant l’idée d’un public mais privilégiant plutôt le tête-à-tête avec l’artiste. Dieter Roth, à qui ne déplaisait guère le fait d’empuantir un par un ses collectionneurs, n’aurait sans doute pas renié cette citation post-moderne et américaine de son art fromager «très sérieux et sentimental et romantique»3.




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Dieter Roth Camille Paulhan Jason Rhoades



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