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Sirène et Sirènes de Suzanne Husky

par Jill Gasparina

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Il est difficile de ne pas être interloqué à la découverte du monde des sirènes professionnelles. Pour ma part, l’idée même qu’il existe une activité de ce genre est susceptible de me redonner foi en l’espèce humaine. Pas parce que les sirènes sont tellement belles que nous devrions absolument les célébrer, mais parce que leur existence est le signe que la fiction continue de jouer un rôle puissant dans la vie de certains, et ce, en dépit de toutes les injonctions à plus de pragmatisme, plus de rationalité et plus d’esprit de sérieux, qui pleuvent en continu sur nos têtes comme une cascade radioactive, ou un flux rss. 

Souvenons-nous d’Ursula le Guin, qui se demandait en 1974 pourquoi les américains avaient peur des dragons, et plus largement du genre littéraire de la fantasy1,  et qui remarquait qu’il s’agissait en fait d’une position anti-fiction, le plus souvent doublée de sexisme. Transposant sa question au film Sirène et Sirènes de Suzanne Husky, nous pourrions nous demander aujourd’hui : « Qui a peur des sirènes? ». La réponse serait cependant la même.

Il est toujours possible de balayer d’un revers de la main le mermaiding, cette pratique qui se développe un peu partout dans le monde (même en France2) et qui consiste à se déguiser en sirène, soit professionnellement, soit de manière récréative, en décrétant que l’on préfère vivre dans « le monde réel »3 (en passant, il faudra que quelqu’un songe un jour à nous expliquer ce que c’est que « le monde réel »). Mais à la vision du film, et à l’écoute de Rachel, une sirène professionnelle sur laquelle le film se concentre, on voit se développer un ensemble de questions passionnantes sur l’articulation de la fiction et du politique, sur les performances exacerbées de la féminité et ce qu’elles disent de l’acceptation sociale du corps féminin (notamment la menace qu’il incarne dans l'imaginaire masculin), et enfin sur l’instauration de nouveaux modes de collaboration entre espèces (dont Donna Haraway s’est fait le relais théorique4).

Parallèlement aux scènes d’entretiens, où l’on observe Rachel se préparer en vue d’une performance (elle se produit dans un aquarium à Sacramento), sont montés des extraits de tutoriels de maquillage pour les apprenti(e)s sirènes, des images d’actualité montrant des sirènes activistes engagées dans la protection de la faune et de la flore sous-marine, et des documents iconographiques, assez anciens pour certains, élaborant en image une mythologie de la sirène dangereuse et vengeresse couplée à une critique du capitalisme. Rachel explique que son compagnon est un pirate professionnel et que sa vie privée est peut-être l’endroit où les limites entre fiction et réalité sont les plus floues. Et c’est cette limite ténue que le film explore, en mettant en évidence différentes manières dont une figure fictionnelle peut avoir des effets bien vérifiables. Incarner une sirène, la créature chimérique par excellence et dont le corps est impossible, l’a aidée à accepter son corps, explique ainsi Rachel. Certaines séquences qui montrent des vlogueuses livrer leurs secrets de beauté vont dans le même sens : essayer de s’extirper d’une vision normative de la beauté féminine pour accepter, voire exacerber cette monstruosité qui est consubstantielle à tous les corps. Dans d’autres séquences, les femmes jouent de manière plus littérale la carte d’un sexy exotico-aquatique. Mais il s’agit, dans le meilleur des cas, de retourner à l’envoyeur l’image d’un corps empêché, pour en faire l’expression d’un pouvoir par la séduction et l’affirmation de soi. À un niveau plus collectif, la sirène représente une nouvelle forme d’alliance entre l’humanité et le règne animal. Ce n’est donc pas un hasard si certains activistes l’utilisent.

Il n’y a pas si longtemps, le web était encore envisagé sous l’angle de la métaphore aquatique, un espace que l’on pouvait explorer en profondeur, sur lequel on pouvait surfer ou se livrer à des actes de piraterie. À présent, Pirate Bay est fermé, nous sommes priés de stocker nos données dans les nuages, et le web ressemble davantage à un réseau d’autoroutes à six voies dont il est réputé dangereux de sortir, qu’à un océan infini de connaissances. En se focalisant sur ces créatures, le film met ainsi en évidence la manière dont internet a permis le développement de niches culturelles, dont l’apparition du mouvement seapunk fut une manifestation frappante5. Il faudrait d’ailleurs décrire plus longuement le bestiaire fantastique qui existe en ligne, ses licornes, dauphins arc-en-ciel et autres pandas roux.

Les dernières images sont glaçantes. On voit Rachel évoluer gracieusement dans son aquarium, puis le cadrage change et on réalise que l’aquarium, suspendu en hauteur à la manière d’un écran de télévision géant, se situe dans une espèce de pub américain. Celle qui se décrivait un instant plus tôt comme une icône de la liberté, est en fait en cage. Si les sirènes contribuent à maintenir l’utopie d’un web océanique, le réel est définitivement un désert où l’on meurt de soif.

 


Notes

  1. Ursula K. Le Guin, « Why are Americans afraid of dragons », in The Language of the night, Harper Collins, New York, 1993
  2. https://www.vice.com/fr/article/3bgjay/la-premiere-sirene-professionnelle-francaise-832
  3. Ursula K. Le Guin, op.cit., p. 36« Nous avons tendance à regarder de haut les œuvres de l’imagination, en les considérant comme suspectes ou méprisables.
    _Ma femme lit des romans. Je n’a pas le temps.’’
    _Je lisais ces trucs de science-fiction quand j’étais adolescent, mais plus maintenant, bien sûr »
    _Les histoires de fées, c’est pour les enfants. Je vis dans le monde réel. 

    Qui parle ainsi? (…) C’est, j'en ai peur, l’homme de la rue — le mâle blanc trentenaire qui travaille dur — les hommes qui dirigent notre pays. 

    Un tel rejet de l’art de la fiction dans son intégralité doit être mis en relation avec différents caractéristiques américaines: notre puritanisme, notre éthique du travail, notre obsession pour le profit, et même nos normes sexuelles»
  4. Voir Donna Haraway, The Companion Species Manifesto, University of Chicago Press, 2003
  5. http://knowyourmeme.com/memes/cultures/seapunk




Extrait de Sirène et Sirènes à visionner ici

Sirène et Sirènes de Suzanne Husky fut présentée à l'occasion de l'exposition Des Mondes aquatiques #1 au Centre international d'art et du paysage de Vassivière du 19 mars au 11 juin 2017.

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Suzanne Husky Jill Gasparina



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