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Le Magasin des horizons

par Charline Corubolo

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Un jour, le Magasin a changé de nom.

Qualifier les dernières années du Magasin, le Centre National d’Art Contemporain de Grenoble, d’agitées est un doux euphémisme : mouvements de grève menant au licenciement de l’ancien directeur Yves Aupetitallot après vingt ans de règne, nomination de Béatrice Josse réputée pour sa poigne, changement de nom qui proclame une nouvelle ère : « Le Magasin des horizons »… Pour le meilleur ou pour le pire ? La relance d’une programmation artistique digne des grandes heures du Magasin et la reprise en main de son école curatoriale, tant attendues, sont différées au profit de ce nouveau projet. Mais ce dernier peine à se définir dans les annonces homéopathiques de la direction. Tandis que l’on assiste déjà à des levées de boucliers dans le monde de l’art, le service de communication du Magasin ne laisse filtrer que peu d’information.

Pourtant, la genèse du projet de Béatrice Josse, précédemment directrice du Frac Lorraine et arrivée à la tête du CNAC courant 2016, demeure pertinente et salvatrice. Une sorte d’antidote par le collectif pour rendre sa grandeur au centre d’art et surtout, le sortir de la paralysie dans laquelle l’avait laissé la précédente direction croulant sous les procès aux prud'hommes. Dans ses premières déclarations, la nouvelle directrice souhaite apporter un regard nouveau et « poser la question de l’art dans la société (…), la force émancipatrice de l’art »1. Ainsi rebaptisé, le Magasin des horizons augure d’une sortie de l’entre-soi et des schèmes nihilistes hérités des pensées postmodernes. Ainsi, sont avancées les promesses d’un élargissement du « champ des possibles » et d’une ligne politique alternative par une programmation davantage pluridisciplinaire qui mette en avant « les invisibles de l’art ». Si ces orientations signent le renouveau, elles sont tissées par endroits d’un fil consensuel. En effet, derrière ces effets d’annonce, l’enchainement des manifestations s’avère assez policé dans la forme comme dans le fond et assez peu novateur. Et si l’on peut donner raison aux propos de la directrice sur le fait qu’« on ne s’inscrit plus dans le champ de l’art contemporain des années 1980 »2, il y a comme un goût de revival des utopies fin 1960 dans cette programmation, la radicalité en moins, tandis qu’on assiste au retour en force de l’idée providentielle dans les années 1990 de l’interdisciplinarité.

En novembre 2016, nous découvrions la première proposition de Béatrice Josse, Hausser le ton avec laquelle l’équipe ouvrait les portes de l’institution au public pour une plongée intéressante. En dévoilant les réserves et les archives, en racontant des anecdotes sur le lieu, l’exposition se présentait comme un manifeste pour une nouvelle ère sans renier le passé. C’était en réalité les prémices d’un programme tabula rasa. Décembre de la même année, Horizon (2016) remplaçait l’exposition de Noël et proposait un panel pertinent de la jeune création, en accord avec le projet de faire écho à de nouvelles voix. Mais depuis un an, plus une seule exposition, les projets plastiques ont déserté l’espace au profit d’ateliers participatifs, de colloques sur l’écologie ou le bien-être et de rassemblements en tout genre dans lesquels le sujet de l’art s’est éloigné tandis qu’ils n’y a plus beaucoup d’artistes à l’horizon.

En octobre dernier avait lieu la manifestation Un jour, le monde sera réparé : un week-end centré sur l’action collective avec le travail d’Ibrahim Mahama et Gaëtan Rusquet, ainsi qu’une conférence performée d’Émilie Notéris. Ces deux jours de performances, avec un propos somme toute assez conventionnel et bienpensant (récupérant de manière approximative la notion politique de care), n’ont pas vraiment enclenché de mouvement émancipateur, et pire, maintenu une forme de séparation propre au spectacle. Gaëtan Rusquet et deux autres performeurs construisaient pendant des heures un mur de briques en mousse laissant le spectateur dans sa position de regardeur tandis qu’il pouvait songer aux excès bâtisseurs de « l’homme occidental » et à la « possibilité de nos corps fédérés de faire barrage à l’effondrement ? », parmi les méditations que proposent ces derniers temps les communiqués de presse du centre d’art. Parallèlement, le Labored Forms de l’artiste ghanéen Ibrahim Mahama, dont les installations à la Biennale de Venise en 2015 puis à la Documenta en 2017 lui ont valu un fort succès commercial, invitait le public à coudre des sacs en toile de jute comme acte de résistance et de réparation des blessures de la mondialisation. La prescription de la symbolique étant, après tout, le propre d’une cérémonie, il était difficile de saisir la qualité expérimentale de la proposition. Les gestes étaient effectués par chaque participant dans son coin, ce qui ne bouleversait pas les habitudes individualistes et était plutôt inoffensif à l’égard du capitalisme. Même si certains événements passés tels que la Nuit des idées ou les Sororales ont fonctionné comme des « incubateurs » d’idées stimulantes sur le vivre ensemble et l’actualisation de la pensée féministe, rien ne présage que ces chantiers de réflexion donnent lieu à des formes d’expositions. Aussi, faut-il s’enthousiasmer à l’idée que le centre d’art, à défaut de proposition artistique, absorbe les formes de débats publics et de démocratie participative ; n’est-ce pas, paradoxalement, anticiper leur disparition dans l’espace social, hors du centre d’art ?

Aussi paradoxale est la réduction des horizons du Magasin qui ne tisse des liens qu’avec des structures du spectacle vivant, renonçant visiblement à toute volonté de s’intégrer au réseau grenoblois ou régional de l’art contemporain. Les autres structures artistiques n’auraient, à ce jour, eu aucun contact avec la nouvelle équipe, qui prône pourtant le décloisonnement et la collégialité, le partage des compétences, dans une langue pratiquée par l’art du double discours. En attendant, Béatrice Josse refuse de s’exprimer sur cette absence de connexion du Magasin avec les autres lieux, un silence seulement justifié par le fait que les « espaces ne peuvent pas être utilisés pour montrer des œuvres »3, ce qui explique une mise entre parenthèse du programme d’exposition, mais laisse planer le mystère sur cet isolement manifeste avec le monde de l’art, le programme hors les murs du Magasin étant lui aussi en jachère.

La rupture frappe également l’École du Magasin, formation curatoriale installée dans le centre depuis 1987 et dont le prestige s'est effrité lors des dernières années. Elle aussi est remplacée par une nouveauté : les « Ateliers des horizons », une formation professionnelle pluridisciplinaire liant arts et société, fondée sur l’échange des savoir-faire (du plombier au danseur). Le programme se présente comme une plateforme de réflexion et de formation collaborative, ouverte à tous, avec notamment du training physique, de la lecture, des visionnages de films, des échanges théoriques et pratiques… Une sorte de stage non diplômant mais qui délivre tout de même une attestation. Sur le papier, l’on hésite entre l’utopie et la description d’un camp de vacances élitiste, ce qui, nous l’espérons encore, ne revient pas au même. Pendant ce temps, les anciens responsables et étudiants de l’Ecole du Magasin fédérés autour de l’association Ecole du Magasin Alumni alertent la presse au sujet des archives de l’école dont le centre d’art serait en train de se débarrasser sans que l’on comprenne l’intérêt d’un tel sabotage de son patrimoine. Le Conseil d’Administration du Magasin qui refuserait tout dialogue avec Ecole du Magasin Alumni, aurait acté le transfert des archives de l’école aux Archives Départementales, lesquelles n’ont pas les compétences pour traiter une documentation de ce type selon l’association qui souhaite les voir intégrer les Archives de la Critique d’Art à Rennes ou la Bibliothèque Kandinsky à Paris.

Cette affaire obscurcit encore la stratégie du nouveau Magasin. A peine entamée, sa renaissance tombe déjà au cœur des polémiques. L’on sait que la directrice a obtenu de ses partenaires un engagement pour la restauration du bâtiment qu’elle a trouvé dans un état de délabrement avancé. Dans ce cas, le programme socio-culturel qu’affiche le Centre National d’Art contemporain est-il un moyen de gagner du temps ou de faire pression sur les financeurs ? En l’absence d’informations claires sur la politique à venir, il est trop tôt pour crier à l’éradication de l’art, comme certains s’en indignent déjà dans la presse artistique et les réseaux sociaux4; et scrutons l’horizon 2018.




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charline corubolo



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