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Fossile Futur

par Lola Fontanié

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Entretien avec Grégoire Pérotin et Simon Dubedat de Fossile Futur et Antoine Beaucourt d'In extenso par Lola Fontanié 

Décembre 2022


Lola Fontanié : Pouvez-vous présenter ce qu’est Fossile Futur, depuis quand cette association existe-t-elle et quelle est sa genèse ? 


Simon Dubedat : L'association a environ trois ans. La maison dans laquelle nous sommes actuellement – à Meymac, en Corrèze – ça fait moins de deux ans qu’on y a accès et ça fait un an et demi qu’on est quelques-un·es à y habiter toute l'année.


Grégoire Pérotin : On s’est tous·tes rencontré·es aux Beaux-Arts de Toulouse (isdaT — institut supérieur des arts et du design de Toulouse), pour ce qui est du cœur de l’association. Maintenant qu’on est ici, il y a un environnement et un paysage social qui tendent à se diversifier et qui sont ouverts à la rencontre. C’est au départ des étudiant·es et diplomé·es de l’école d’art de Toulouse avec une envie commune d’être ensemble, d’avoir des ateliers, d’accueillir du public, de faire des évènements, de faire un peu tout en fait, pour trouver une force dynamique, une force morale stimulante.


SD : En sortant de l’école, louer une maison et un atelier nous paraissait impossible et l'idée d'avoir toutes nos activités au même endroit nous plaisait. Construire un lieu pluriel vient de l’envie d’être ouvert·es sur l'extérieur, que notre maison accueille régulièrement du monde. La partie événement nous a alors paru évidente pour attirer et faire découvrir le lieu et le collectif. Ça nous permet aussi de donner un espace d'expression à des ami·es ou des gens dont on aime le travail. La maison étant assez grande pour conjuguer toutes nos envies, on a tout regroupé au même endroit. On était onze à fonder cette association et on est toujours les onze mêmes, bien qu’il y ait plein de personnes qui gravitent autour. Il y en a qui ont pris des appartements en ville pour être proches du collectif par exemple.


Antoine Beaucourt : La maison que vous habitez, comment l’avez-vous trouvée ?


SD : C’est par bouche à oreille, quelqu’un qui connaissait la propriétaire qui nous laisse habiter ici gratuitement. C’est un contrat particulier, ça s’appelle un commodat ou un prêt à usage. C’est le fait de voir que cette maison allait être habitée avec un projet culturel qui lui a plu.


LF : Entre le moment de la création de l’association et le moment où vous avez eu le lieu, étiez-vous en recherche ?


SD : Oui c’est ça, le but ayant toujours été d’avoir un endroit où s’installer.


AB : Et venir à Meymac ou dans ce coin-là, c’était important ?


GP : On s’est mis·es d’accord sur des critères, par exemple n’être pas trop loin d’une gare, sans être en plein centre d’une ville, ce qui n'était pas ce que l’on souhaitait. Et c’est vrai que là c'était un peu l’occasion, puisqu'il y a d’autres lieux, un réseau qui s’entrecroise. 


SD : L’endroit nous intéressait parce qu’il y a beaucoup de collectifs et d’associations sur le plateau des Millevaches. On a cherché pendant un moment sur le plateau même. On avait déjà des liens avec quelques associations qui du coup nous hébergeaient quand on faisait des recherches. Je pense par exemple à l’Amicale Mille Feux (association basée à Lacelle en Corrèze) dont nous sommes proches. Et puis on a fait une semaine de visite des collectifs pour voir comment iels fonctionnaient, essayer de s’inspirer de modèles.


LF : Est-ce qu’il existe un réseau entre tous ces collectifs ? Comment communiquez-vous entre vous ?


SD : On se connaît un peu, il y a des relations amicales plus ou moins fortes selon les collectifs. Il n’y a pas un réseau mis en place où tout le monde peut communiquer en même temps, mais c’est en train de se faire. On discute en ce moment d’avoir un Discord commun à plusieurs collectifs, dont l’Amicale Mille Feux et l’Oasis à Uzerche. Ça se met en place.


LF : J’ai pu rencontrer Kerminy qui est un lieu en Bretagne, un peu similaire au vôtre, monté par des artistes, un lieu de vie mais aussi de résidence, avec des festivals, qui cherche l’autonomie à plein de niveaux. Et j’ai vu aussi la charge de travail que cela peut être, parce que tout est constamment en mouvement et en évolution. Fossile Futur est un lieu complexe, entre lieu de vie et lieu de production, d'activité, de monstration, de fête. Je me demandais quel est votre système économique ?


SD : Comme on a peu de charges puisqu’on ne paye pas de loyer, on a établi un loyer par personne et par mois d’environ 25€ qui sert à payer l’assurance et la taxe foncière. L’association génère des fonds avec les évènements, avec le bar ou les prix libres des cantines et il y a des caisses communes pour les dépenses collectives comme la nourriture. C’est à prix libre. Ça fonctionne assez bien, ça s’équilibre, en tout cas pour l’instant on arrive à payer les charges.


LF : Est-ce que vous vous êtes attribué des rôles, des personnes qui gèrent plutôt l’administration, d’autres qui gèrent les réseaux, est-ce que vous faites tourner ces rôles ?


SD : On fait ce qu’on appelle des mandats. C'est-à-dire qu'on désigne une personne ou un groupe de personnes qui s’occupent par exemple des messages Instagram (ou autres), jusqu’à la prochaine réunion qui a lieu toutes les deux semaines : c’est la réunion générale. Ensuite, pour la communication sur les réseaux ou l’écriture de la programmation, il y a des commissions, des groupes de 3 à 5 personnes qui vont travailler en autonomie, qui vont se fixer leur propre méthodologie et qui viennent en rendre compte toutes les deux semaines à la réunion générale. Pour la trésorerie et l'administration, on tourne sur des périodes de trois mois, et on essaye de se former les un·es les autres. Pour l’instant on n’a pas beaucoup utilisé ce système puisque finalement les tâches sont faites par tout le monde. On teste encore et on voit ce qui fonctionne.


AB : Tout le monde traverse tous les rôles ?


SD : Dans l’idée, oui.


LF : Quels systèmes de communication utilisez-vous entre vous ?


SD : Dans l’entrée il y a des torchons peints qui expliquent 4 points : qu’est-ce que l’autogestion, comment marche notre organisation, et deux autres sur les protocoles à utiliser pendant les réunions. Ce sont des outils qu’on utilise en interne, pour notre fonctionnement, et qu’on a mis à disposition des gens qui passent. On utilise les bases de la communication non-violente : ne pas couper la parole, lever la main, faire un ordre de parole en nombre de doigts correspondants, pendant les réunions en tout cas. On y utilise aussi des outils physiques ou des objets. Par exemple, il y a un jeu de cartes qui permet de distribuer les rôles : la personne qui prend des notes, celle qui s’occupe de faire avancer l’ordre du jour, celle qui contrôle les temps de parole, etc. Maintenant on se rend compte qu'on n’en a plus trop besoin. Un autre outil consiste en une échelle de sondage qui permet de sonder l’opinion en direct sur une question et qui nous permet de débattre jusqu’à ce qu’on trouve un consensus. Je les explique un peu vite, mais ces outils sont disponibles, l’idée est de les faire circuler, on peut envoyer des PDFs ou des photos. Et là, j’essaie de développer une sorte de jeu de plateau avec de l’interaction et du ludique sans parasiter la réunion, pour fluidifier les rapports, sans prise de pouvoir.


LF : Est-ce que depuis le début de ce projet vous avez appris des choses sur comment construire ensemble ? Est-ce que vous avez eu des désillusions, ou au contraire des épiphanies ?


SD : Les désillusions sont pour l’instant toutes venues de l’extérieur. De l’intérieur, ça se passe plutôt bien. On a appris beaucoup de choses puisque ça reste un laboratoire où l’on continue d’expérimenter sur notre propre organisation collective.


GP : On expérimente à toutes les échelles, que ce soit sur le social, le politique, sur comment on discute ensemble et puis sur nos façons de travailler dans cette maison qui est habitée, sur notre façon de recevoir des gens…


AB : Oui, c’est expérimental.


SD : Oui, puisque ce qu’on fait là, c'est quelque chose qu’on n'apprend pas, on a beaucoup de choses à découvrir, même s'il y a de plus en plus de documentation !  


LF :  J'ai l'impression en regardant votre programmation que vous proposez des formats pluriels : ateliers, concerts, récits, cuisine collective, etc. Comment est-ce que vous organisez et écrivez votre programmation ? 


GP : On a une feuille où on note des idées, on a tous·tes notre propre réseau et donc on recroise des choses, parfois aussi des propositions d’ami·es. Les propositions émergent assez simplement. C’est aussi une commission qui tourne qui s’en charge.


SD : L’idée était quand même de faire des choses différentes, pas toujours culturelles, mais aussi politiques et proposer des formats plus festifs. De mélanger un peu tout. On a du mal à rémunérer les artistes. On défraie toujours, c’est le minimum, et quand les artistes sont présent·es on propose de faire tourner un chapeau qui leur fait une petite entrée d’argent. Pour les ateliers, c’est pareil, ou alors c’est à prix libre. Le défraiement est déjà une grosse charge pour nous et on ne peut pas trop faire plus.


LF : Ce fonds d'argent est-il généré par les évènements eux-mêmes ?


SD : Oui c’est ça, sur certains évènements, on a fait des bénéfices qui nous ont permis de ne pas investir plus d'argent, bien que nous n’ayons pas pu payer les intervenant·es. Pour l’instant, tous les bénéfices sont engloutis par les travaux. Dans l'idée, une fois finis, on veut pouvoir payer les intervenant·es et garder le reste pour payer les charges afin que l'association se finance elle-même. 


LF : Cela peut parfois être une position que de ne pas demander de subventions, d’argent public, est-ce que vous y avez déjà pensé ?


SD : On aimerait effectivement ne pas fonctionner avec des subventions, pour avoir notre indépendance et notre propre programmation, même si on a reçu des subventions de la DRAC qui nous ont bien aidé·es. Notre économie est trop fragile pour supporter la masse de travaux qu'il faut faire pour empêcher cette maison de tomber en ruine, donc on a cherché et on cherche toujours des apports d'argent conséquents. Les subventions qui nous intéressent sont celles qui ponctuellement pourront nous aider à réaliser les travaux. Une fois ceux-ci fait, le but est de fonctionner en autonomie complète.


LF : Quelle était l’envie qui vous a motivé·es à créer cet endroit ? Est-ce que c’est une réaction aux mondes de l’art ou alors au monde tout court ?


GP : C’est les deux. Et puis quand on sort des Beaux-Arts, on se rend compte aussi qu'un endroit comme Fossile Futur c’est confortable. Se sentir entouré·e, pouvoir prendre le temps sans avoir à travailler tout de suite et être avec des personnes différentes, en apprenant des autres, puisque c’est un lieu de passage.


SD : Il y a quelques personnes du collectif qui continuent à s’intéresser au monde de l’art, à avoir envie d’une carrière d’artiste, et il y a aussi une partie qui est justement venue ici par opposition à ça, pour faire autre chose. 


LF : Est-ce que cet endroit a modifié votre manière de pratiquer ?


SD : Pas beaucoup. J’étudiais le design, je fabriquais des outils de communication en collectif, justement pour préparer le moment où on allait vivre dans la maison. L’endroit a modifié ma pratique dans le sens où c’est comme un laboratoire dans lequel je continue de vivre des expériences et d’y réagir. Par contre, je fais beaucoup plus de bricolage, de construction de meubles et d'aménagement !


GP : Comme je suis encore aux Beaux-Arts, je n’ai pas encore vraiment travaillé ici. Je pense que je me donnerai plus de liberté en étant ici. Il n’y a plus de cadre quand on sort de l’école, il faut produire par soi-même, être attentif·ve, savoir ce qu’on veut... Et c’est vrai qu’ici on se nourrit constamment.


AB : Cela sert à se fabriquer un cadre, et comme l’école, cela nécessite des méthodes. J’ai l’impression que finalement quand on sort d’école d’art, on se demande quel sens ça a et ce qu’on y faisait.